jeudi 15 septembre 2016

Charlotte Delbo Ghislaine Dunant

31/08/2016 Grasset
« Je rencontrais une écriture qui crevait la surface protectrice de la vie pour toucher l’âme, le corps qui souffre ce qu’un être humain ne doit pas souffrir. Les mots peuvent dire ce qu’il est à peine supportable de voir, et de concevoir. Et ils peuvent ramener l’amour que Charlotte Delbo avait eu pour toutes celles, ceux qu’elle avait vu souffrir. La lucidité, la capacité de dire et d’écrire était là. Une langue pouvait rendre ce qui avait eu lieu. Le trou que faisait dans notre humanité la catastrophe d’Auschwitz, un écrivain me donnait le moyen de le raccommoder avec une œuvre qui en faisait le récit. Elle avait cherché la beauté de la langue dans le terrible des mots ciselés en arrêtes coupantes. Elle les disait avec la douceur qui prend quand l’au-delà de la douleur est atteint.
Elle l’écrivait des années plus tard, ouvrait les images restées, elle interrogeait avec liberté les souvenirs au moment où elle les écrivait, elle découvrait la vie retrouvée ».


Mon petit mot

J'ai véritablement découvert cet été seulement Charlotte Delbo, au festival d'Avignon, où deux de ces pièces été jouées et où j'ai assisté à une représentation de
je m'en suis alors voulue de si mal la connaître et m'étais alors promis de me plonger dans son oeuvre, c'est finalement ce livre qui m'a comblée!

Quelle femme!

Cet épais et très complet ouvrage relate sa vie, de ses premiers pas dans le monde professionnel comme secrétaire de Jouvet ( l'évolution de ses rapports au "maître" est d'ailleurs très intéressante) , sa passion pour le théâtre, son amour pour la langue, ses premiers engagements, et puis la rencontre avec son grand amour, le communisme et l'entrée en guerre.

Nous la suivons ensuite dans la Résistance, et puis l'arrestation. La déportation. Auschwitz,  Ravensbrück, Raisko.  Et puis le retour.
Faire partie des survivantes. Revenir à un monde qui n'existe plus. Être celle qui revient , alors que les autres ne sont plus. Son mari. Son frère. Et tant d'autres.

Devenir celle qui donne l’indicible à voir, qui met des mots sur les pires des violences, qui redonne vie à ses compagnes mortes au camp.
Graver dans la conscience ce que les hommes ont commis de plus atroce.
Écrire ce qui était impensable et qui fut pourtant la réalité.



Mais le travail de Ghislaine Dunant ne s'arrête pas à la biographie, c'est aussi une analyse très complète du point de vue littéraire de l'oeuvre de Charlotte Delbo, poétique, romanesque, théâtrale, mais aussi correspondance ou articles dans la presse, ainsi que de ces difficultés à trouver un éditeur, à se faire entendre, d'une réception de ces textes parfois plus facile aux Etats-Unis que dans une France plus prompte à fermer les yeux qu'à voir en face certaines pages sombres de son passé.
La difficulté d'être femme aussi parfois.


Et c'est bien là toute la vie de Charlotte Delbo.
Donner à voir.
Ce qui fait mal. Ce qui fait honte.Ce sur lequel on a fermé les yeux.
 Les arrestations dans la rue, devant des passants qui détournent le regard, des trains vers la mort , des dénonciations. Sur la guerre de 39/45, mais aussi sur la guerre d'Algérie et les autres bouleversements du monde qu'elle n'aura de cesse de dénoncer. Faire face au négationnisme également.

Un combat contre l'oubli, une énergie et une volonté qui ne peuvent que susciter l'admiration et souhaiter plus que jamais que ces textes soient lus, joués, diffusés, et que les yeux ne se referment pas.


Et puis Charlotte Delbo, c'est aussi un bel hymne à la vie, continuer à boire du champagne, à rire, à se maquiller, après avoir connu le pire, tenir debout pour ceux qui ne le peuvent plus, vivre deux fois plus intensément,  et raconter sans relâche ceux qui ne sont plus là.
Mettre de la poésie sur la tragédie pour mieux toucher le lecteur.
Retrouver la vie grâce à des personnages de théâtre. D'Ondine au Misanthrope, d'Elvire à Antigone, ils traversent sa vie comme son oeuvre.

Un ouvrage de référence, qui comporte de nombreuses citations, mais qui se lit comme un (gros, peut-être que l'on aurait pu parfois resserrer un peu l'écriture, mais c'est un tout petit bémol ) roman, qui fait partie pour moi des indispensables de cette rentrée.

Comme souvent quand un lire m'a particulièrement touchée, j'ai du mal à mettre des mots sur cette émotion, et ma chronique me semble toujours maladroite, mais une seule chose à en retenir : lisez ce livre ou lisez Charlotte Delbo !

Rentrée littéraire 2016





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