vendredi 15 mars 2013

Antony, Marie Dorval, Dumas 1831

Je  poursuis la série Marie Dorval  (les autres articles sont à retrouver là: Marie Dorval) :

Antony, Alexandre Dumas

Antony est un drame en cinq actes écrit en prose par Alexandre Dumas, dont la première eut lieu à la Porte Saint-Martin le 3 mai 1831.
« Antony n’est point un drame, Antony n’est point une tragédie, Antony n’est point une pièce de théâtre, Antony est une scène d’amour, de jalousie, de colère, en cinq actes » : ainsi Dumas qualifiait-il cette création;
Dumas relate dans ses Mémoires (de façon parfois un peu éloignée de la réalité historique toutefois)  l'histoire de la genèse de cette pièce et évoque à de nombreuses reprises le travail de Marie Dorval, mais avant tout un petit point sur la pièce: 

Argument
Acte I : Antony, bâtard sans naissance, retrouve après trois ans Adèle, la femme qu'il a toujours aimée mais ne pouvait épouser. Bien que mariée et mère de famille, la sage Adèle ne saurait résister bien longtemps. Adèle d'Hervey reçoit une lettre d'Antony, quitté trois ans plus tôt et qui désire la revoir le jour même. Adèle décide de fuir pour l'éviter et, en sortant dans la rue, un accident est provoqué. Antony est blessé, et elle le fait porter chez elle. Ne pouvant bouger, il reste et est soigné par elle, qui finalement l'aime encore.
Dorval et Bocage dans l'acte 1 d'Antony

Acte II : Adèle, toujours pour échapper à Antony, décide de partir pour Strasbourg où son mari se trouve avec sa garnison. Elle confie sa fille à sa sœur Clara, la seule à connaître réellement ses sentiments.
Acte III : Dans une auberge située à deux lieues de Strasbourg, Antony a loué deux chambres contiguës. Ainsi, alors qu'Adèle s'arrête pour la nuit dans l'une d'elle, celui-ci y pénètre.
Acte IV : Trois mois se sont écoulés, Adèle et Antony son revenus à Paris où la bonne société se délecte de leur escapade. La vicomtesse de Lacy les convie à un bal. Adèle prend conscience de la ruine de sa réputation; ses anciens amis la jugent légère et consentante.
Acte V : Rentrée chez elle, Adèle ne peut se résoudre à fuir avec Antony. Antony apprend alors que le colonel d'Hervey est en route pour revenir à Paris. Il se rend chez elle pour l'avertir et lui proposer de fuir ensemble. Adèle ne peut consentir à entacher l'avenir de sa fille. Il lui suggère une mort commune, mais elle sait que cela ne lavera pas la tache au nom de son enfant. Fou d'amour et de douleur il tente de l'emmener de force quand le colonel frappe à la porte. Adèle supplie Antony de la tuer, seule sa mort, uniquement la sienne, pourra arranger la situation. Antony la poignarde et déclare au colonel qui surgit dans la pièce: «elle me résistait, je l'ai assassinée!». Une réplique finale devenue célébrissime et qui concourt beaucoup au succès de la pièce.

Les répétitions, la première, Marie Dorval  et la célèbre "Elle me résistait, je l'ai assassinée"


La première de la pièce au Théâtre de la Porte Saint-Martin le 3 mai 1831, avec Marie Dorval dans le rôle d’Adèle et Bocage dans celui d’Antony, est un immense succès.C'est un triomphe : "le plus grand événement littéraire de son temps" indique Maxime du Camp. Le succès ne se démentira pas : Antony demeurera l’un des plus grands triomphes de Dumas au théâtre. Le triomphe d'Antony est l'une des victoires indiscutables du drame romantique, le chef d’œuvre théâtral de Dumas. Malgré tout, la pièce fit scandale, car jamais l'adultère n'avait été présenté sous un jour aussi favorable ou du moins habituel.

Alexandre Dumas et Marie Dorval étaient très proches. L'actrice a joué dans différentes pièces de Dumas sera sa maîtresse d'un soir ou deux  (en décembre 1833 uniquement) , mais Dumas, qui la courtisait depuis longtemps (on a retrouvé une lettre de 1830 où la comédienne l'éconduit gentiment mais sûrement, lui demandant de rester dans le rôle de l'ami) ,  fera toujours partie des familiers, jusqu'à la mort de Marie. C'est Dumas qu'elle appellera au dernier jour de sa vie pour qu'il s'occupe de son enterrement (voir articles biographiques Marie  Doval). Il écrira à cette occasion " La dernière année de Marie Dorval".

 A l'origine, la pièce d'Alexandre Dumas aurait dû être jouée à la comédie française.
Les répétitions avaient commencé, mais face au peu d'enthousiasme des comédiens de la maison, "nulle femme n'était moins capable que mademoiselle Mars de comprendre le caractère tout moderne d'Adèle, avec ses nuances de résistance et de faiblesse, ses exagérations de passion et de repentir." Dumas préféra retirer sa pièce et la faire jouer avec une autre distribution à la porte Saint-Martin. Marie Dorval enthousiasmée par le rôle d'Adèle accepte sans hésitation, et propose Bocage pour le rôle d'Antony. Elle incita aussi Dumas (son grand chien comme elle l'appelait) à modifier son dernier acte, qu'il avait édulcoré pour le Français. "Ce n'est pas difficile à jouer tes pièces; seulement ça vous broie le coeur. Oh laisse –moi pleurer. Ah grand chien, va . Où as tu donc appris les femmes? "

Le récit d'une de ces répétitions dans les mémoires de Dumas:

Au fur et à mesure de l'avancée des répétitions, les deux rôles principaux prenaient, représentés par madame Dorval et par Bocage, des proportions qu'ils étaient loin d'avoir, représentés par mademoiselle Mars et par Firmin. L'absence des traditions scolastiques, l'habitude de jouer du drame, une certaine sympathie des acteurs pour leurs rôles, sympathie qui n'existait pas au Théâtre-Français, tout cela réhabilitait peu à peu le pauvre Antony à mes propres yeux.
nous avons signalés chez lui.
Madame Dorval avait tiré un parti énorme du rôle d'Adèle. Elle jetait les mots avec une admirable justesse. Tous ses effets étaient indiqués, excepté un seul qu'elle n'avait point encore trouvé.
« Mais je suis perdue, moi! devait-elle s'écrier en apprenant l'arrivée de son mari. Eh bien, elle ne savait pas comment dire ces cinq mots Mais je suis perdue, moi! Et, cependant, elle sentait que, dits avec vérité, ils renfermaient un grand effet. Tout à coup, une illumination lui passa dans l'esprit.
-Es-tu là, mon auteur? demanda-t-elle en s'approchant de la rampe pour regarder à l'orchestre.
-Oui.Qu'y a-t-il? répondis-je.
-Comment mademoiselle Mars disait-elle Mais je suis perdue, moi?
- Elle était assise, et se levait.
- Bon! reprit Dorval en retournant à sa place, je serai debout, et je m'assiérai.
La répétition s'acheva. Alfred de Vigny (au début alors de sa relation avec Marie Dorval) était présent, et me donna quelques bons conseils. J'avais fait d'Antony un athée, il me fit effacer cette nuance du rôle.
Alfred de Vigny me promit un grand succès. Nous nous quittâmes, lui persistant dans son opinion, moi secouant la tête en signe de doute.
[A  la répétition suivante ] Arrivée à la phrase qui l'avait si longtemps inquiétée, madame Dorval se tint parole à elle-même elle était debout, elle se laissa tomber sur un fauteuil, comme si la terre eût manqué sous ses pieds et s'écria "Mais je suis perdue, moi!" avec un tel accent de terreur, que le peu de personnes qui assistaient à la répétition éclatèrent en bravos.

Marie Dorval et Bocage, dernier acte d'Antony
Le directeur du théâtre, en revanche, n'était guère confiant en la réussite de l'oeuvre et ne fit guère de frais pour les décors.

Alexandre Dumas, Mes mémoires :
[Alexandre Dumas à propos de la prise de rôle de Marie Dorval ]"Moi, toujours en admiration devant cette nature naïve, primesautière, obéissant sans cesse au premier mouvement de son coeur, au premier conseil de son imagination ; elle, joyeuse, comme un enfant qui se donne des vacances ignorées et savoure un plaisir inconnu. Alors, debout devant moi, sans prétention, avec des poses d'un abandon admirable, des cris d'une justesse douloureuse, elle repassa tout son rôle, n'en oubliant pas un point saillant, me disant chaque mot comme elle le sentait, c'est-à-dire avec une poignante vérité, faisant éclore au milieu de mes scènes, même de ces scènes banales qui servent de liaison les unes aux autres des effets dont je ne m'étais pas douté moi-même [....] Les acteurs développent des qualités inconnues à eux – mêmes. Dorval, à côté des choses du coeur, avait des effets de dignité dont je l'eusse cru incapable .et Bocage, à qui je n'avais accordé d'abord qu'une certaine sauvagerie misanthropique, avait des moments de tristesse poétique et de mélancolie rêveuse que je n'ai vu qu'à Talma


La première d'Antony

Alexandre Dumas, Mes mémoires :  On connaît le troisième acte, tout d'action et d'action brutale ; [...] Antony poursuivant Adèle, arrive le premier dans une auberge de village, s'empare de tous les chevaux de poste, pour obliger Adèle à s'y arrêter, choisit, dans les deux seules chambres de l'hôtellerie, celle qui lui convient, se ménage par le balcon une entrée dans celle d'Adèle, et se retire au bruit de la voiture de celle-ci. Adèle entre, prie, supplie pour qu'on lui trouve des chevaux : elle n'est plus qu'à quelques heures de Strasbourg où elle va rejoindre son mari; les chevaux, écartés par Antony, sont introuvables : Adèle est obligée de passer la nuit dans l'hôtel. Elle prend toutes ses précautions de sûreté, précautions qui, dès qu'elle sera seule, deviendront nulles par le fait de la croisée du balcon, oubliée dans sa craintive investigation.
Madame Dorval était adorable de naïveté féminine et de terreur instinctive. Elle disait comme personne ne les eût dites, comme personne ne les dira jamais, ces deux phrases bien simples : "Mais elle ne ferme pas, cette porte !" et "Il n'est jamais arrivé d'accident dans votre hôtel, madame?" Puis, l'hôtelière rentrée, elle se décidait elle-même à rentrer dans son cabinet.
A peine avait-elle disparu, qu'un carreau de la fenêtre tombait brisé en éclats, qu'un bras s'avançait, que l'espagnolette était levée, que la fenêtre s'ouvrait, et qu'Antony et Adèle apparaissaient à la fois, l'un sur le balcon de sa fenêtre, l'autre sur le seuil de son cabinet.
Adèle, à la vue d'Antony, poussait un cri. Le reste de la mise en scène était d'une naïveté effrayante. pour empêcher que le cri ne se renouvelât, Antony jetait un mouchoir sur la bouche d'Adèle, entraînait celle-ci vers le cabinet, et, au moment où ils y entraient tous les deux, la toile tomba.
Il y eut un instant de silence dans la salle. [...] Le pont de Mahomet n'est pas plus étroit que ce fil qui suspendait en ce moment Antony entre un succès et une chute.
[... A l'entracte, Dumas va voir Marie Dorval dans sa loge ]
Pauvres lèvres, si vivantes, si frémissantes, si sou:riantes, et que j'ai.vues se fermer et se raidir pour toujours sous la main de la mort! [...]
Le succès l'emporta. Une immense clameur suivie d'applaudissements frénétiques s'élança comme une cataracte. On applaudit et l'on hurla pendant cinq minutes."
Le cinquième acte commença littéralement avant que les applaudissements du quatrième se fussent apaisés.
J'eus un moment d'angoisse. Au milieu de la scène d'épouvante où les deux amants, pris dans un cercle de douleurs, se débattent sans trouver un moyen ni de vivre ni de mourir ensemble, un instant avant que Dorval s'écriât : "Mais je suis perdue, moi !" j'avais, dans la mise en scène, fait faire à Bocage un mouvement qui préparait le fauteuil à recevoir Adèle, presque foudroyée par la nouvelle de l'arrivée de son mari. Bocage oublia de tourner le fauteuil.
Mais Dorval était tellement emportée par la passion, qu'elle ne s’inquiéta pas pour si peu. Au lieu de tomber sur le coussin, elle tomba sur le bras du fauteuil, et jeta son cri de désespoir avec une si poignante douleur d'âme meurtrie, déchirée, brisée, que toute la salle se leva.
Cette fois, les bravos n'étaient point pour moi : ils étaient pour l'actrice, pour l'actrice seule, pour la merveilleuse, pour la sublime actrice!
On connaît le dénouement, dénouement si inattendu, et qui se résume dans une seule phrase, qui éclate en six mots. La porte est enfoncée par M. d'Hervey, au moment où Adèle, poignardée par Antony, tombe sur un sofa. "Morte ? s'écrit le baron d'Hervey. - oui, morte ! répond froidement Antony. Elle me résistait : je l'ai assassinée !" Et il jette son poignard aux pieds du mari.
La dernière scène d'Antony avec Bocage, Dorval

On poussait de tels cris de terreur, d'effroi, de douleur dans la salle, que peut-être le tiers des spectateurs à peine entendit ces mots, complément obligés de la pièce, qui, sans eux, n'offre plus qu'une simple intrigue d'adultère dénouée par un simple assassinat.
Et cependant l'effet fut immense.
[...]
Au théâtre, on était stupéfait. On n'avait jamais vu de succès se produisant sous une pareille forme ; jamais applaudissements n'étaient arrivés si directement du public aux acteurs - et de quel public ? du public fashionnable, du public dandy, du public des premières loges, du public qui n'applaudit pas d'habitude, et qui, cette fois, s'était enroué à force de crier, avait crevé ses gants à force d'applaudir.
Crosnier était caché. Bocage était joyeux comme un enfant. Dorval était folle !
Oh ! bons et braves coeurs d'amis, qui, au milieu de leur triomphe semblaient jouir encore plus de mon succès que du leur ! qui laissaient de côté leur talent, et qui, à grands cris, exaltaient le poète et l'oeuvre."
Alexandre Dumas, Mes Mémoires 1830-1833,


Antony dans la presse


J. Jamin : [...]" Mais je suis perdue moi" s'écrie Mme Dorval, et rien ne peut rendre, avec la douleur, le trouble et l'accent de Mme Dorval s'écriant : Je suis perdue! Elle est ivre, elle est folle, elle fait pitié, elle fait peur!
Il ajoute quelques années après : "Antony est un des grands succès de notre auteur dramatique. Il a fait un bruit du diable, il est le véritable point de départ de Madame Dorval."

Antony d'Alexandre Dumas, est joué, un record, 103 soirs de suite à la Porte Saint Martin avant de partir en tournée. Les critiques sont unanimes "Jamais on ne vit au théâtre une actrice plus profondément féminine".

Dumas qui écrit " Merci à Mme dorval, si vraie, si passionnée, si naturelle enfin, qu'elle fait oublier l'illusion à force d'illusion, qu'elle change un drame de théâtre en action vivante, ne laisse pas respirer un instant le spectateur, l'effraye de ses craintes, le fait souffrir de ses douleurs et lui brise l'âme de ses cris, au point qu'on entende dire autour d'elle "oh, grâce, grâce, c'est trop vrai" . Que Mme Dorval ne s'inquiète pas de cette critique, elle est la seule actrice, je crois, à qui on pense à la faire."


Le Figaro y trouve Marie Dorval "sublime", l'Indépendant déclare "Il lui manquait ce rôle pour parvenir à cette perfection qu'elle a tout entière acquise".

A propos de la dernière réplique d'Antony...


Deux ou trois ans après la première représentation  d'Antony, on demanda à Dorval et Bocage la pièce pour le théâtre du Palais-Royal.
La pièce eut son succès ordinaire, grâce au jeu des deux grands artistes; seulement, le régisseur, mal renseigné sur le moment où il fallait  finir, fit tomber la toile sur le coup de poignard d'Antony; de sorte que le public fut privé de son dénouement.
Ce n'était point son affaire: le dénouement, voila ce qu'il voulait surtout; aussi, au lieu de s'en aller, se prit-il à crier de toutes ses forces . Les cris devinrent tels, que le régisseur pria les artistes de permettre qu'on relevât le rideau. Dorval, toujours bonne fille, repris la pose de la femme tuée sur le fauteuil, afin qu'ils pussent achever la pièce et l'on se mit à courir après Antony.
Mais Antony était rentré dans sa loge, furieux qu'on lui eût fait manquer son effet de la fin, et, retiré sous sa tente comme Achille, comme Achille il refusa obstinément d'en sortir.
Pendant ce temps, le publie applaudissait, criait, appelait « Bocage! Dorval! Dorval! Bocage! » et menaçait de briser les banquettes.
Le régisseur leva la toile, espérant que Bocage, mis au pied du mur, serait forcé d'entrer en scène.
Bocage envoya promener le régisseur.
Cependant, Dorval attendait sur son fauteuil, le bras pendant, la tête renversée en arrière.
Le public aussi attendait. Le plus profond silence s'était fait; mais, une minute écoulée, comme il vit que Bocage n'entrait pas en scène, il se mit à applaudir, à appeler, à crier de plus belle.
Dorval sentit que l'atmosphère tournait à la bourrasque; elle ranima son bras inerte, redressa sa tète renversée, se leva, s'avança jusqu'à la rampe, et, au milieu du silence, ramené comme par miracle au premier mouvement qu'elle avait risqué
Messieurs,dit-elle Je lui résistais, il m'a assassinée!
Puis elle tira une belle révérence, et sortit de scène, saluée par un tonnerre d'applaudissements.
La toile tomba, et les spectateurs se retirèrent enchantés. Ils avaient leur dénouement, avec une variante, c'est vrai; mais cette variante était si spirituelle, qu'il eut fallu avoir un bien mauvais caractère pour ne pas la préférer à la version originale.
MÉMOIRES D'ALEXANDRE .DUMAS


une lecture pour les challenges théâtre et romantisme:



2 commentaires:

  1. Cool ! Je suis contente de rencontrer une autre fan de théâtre ! J'ai cette pièce dans ma PAL !

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  2. le plaisir est partagé, je file découvrir ton blog!

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